sylve

Un poème sous forme de feuilleton.

Voici la suite, il en reste encore à venir.

Sylve

conte chamanique

Chapitre second

L’évènement (suite)

le chapitre précédent

2.10

Ainsi pour notre clan les jours s’écoulaient-ils.

En sages malgré eux ils allaient leur chemin,

Âme en paix, cœur serein, sans angoisse inutile,

Pas vraiment animal ni tout à fait humain.

2.11

Mais là-haut, aux sommets, les houppiers jaunissaient.

Le ciel restait bleu sans trace de nuage.

Même dans les sous-bois, même dans les houssaies,

Le vert devenait gris, quel funeste présage !

2.12

Une nuit, réunis comme à l’accoutumée,

Autours de l’arbre père, nos êtres méditaient.

Volontés réunies, esprits amalgamés,

Ils ne formaient plus qu’un dans la divinité.

2.13

La joie qu’ils ressentaient ne pourrait s’expliquer,

Car chacun s’oubliait et tous se retrouvaient.

Il faut, pour y venir, voir l’ego abdiquer.

Hors des corps cet esprit, dans l’éther, se mouvait.

2.14

Sans besoin d’instrument, orgue, trompette ou flûte,

Un orchestre jouait la musique des sphères

Et un parfum subtil déroulait ses volutes

Aux effets enivrants et un peu somnifères.

2.15

La lumière venue aux ténèbres de nuit,

Le bonheur s’agrandit, perdant toute mesure.

Alors ce qui restait d’individuel s’enfuit.

Entre l’ego et Dieu disparu la césure.

2.16

Les esprits assemblés n’en firent plus qu’un seul,

En l’endroit hors du temps, de l’espace infini

Où se confondent, enfin, le fils et son aïeul,

Faisant coïncider naissance et agonie.

2.17

En cet instant régnait la douce lumière

Qu’à sa chère Terra le Dieu, allant au ciel,

Offrait depuis toujours, en offrande première,

En cela, comme en tout, allant à l’essentiel.

2.18

On entendait aussi passer, dans les feuillages,

Un grand souffle exhalé à l’haleine d’été,

Venu jusqu’à présent, en traversant les âges,

Pour qu’à nouveau soit ce qui a toujours été.

2.19

Il tintinnabulait des carillons cachés,

Dont la musique vint emmener, en douceur,

Loin du clan réuni, la peine détachée.

Alors il oublia le geigneur, le penseur.

2.20

Monté droit de Terra un désir prit le clan,

Un grand désir venu depuis les trépassés,

Pour que les paires se forment et qu’en s’accouplant,

Elles redonnent vie aux êtres du passé.

2.21

Deux cent êtres vivaient dans ce clan des forêts,

Jamais plus, jamais moins. Quand l’un d’entre eux partait

Un petit arrivait au sein des éplorés

Et la peine du deuil s’en voyait écartée.

2.22

Tandis que nos amis s’accouplaient en esprit,

Avant de se revoir, au sortir de la transe,

On ne sait pas pourquoi, l’un d’entre eux se reprit,

Rompant ainsi l’union, dans une fulgurance.

2.23

Alors il apparut, venue de nulle part,

Comme une tête noire aux petits yeux brillants.

La vision, de chacun, fit un débris épars,

Au milieu des combats, un être vacillant.

2.24

Chacun voyait encore le regard maléfique

Et le cruel rictus apparus brusquement,

Pour jeter dans la peur notre clan pacifique

Qui resta dans le noir et dans l’abattement.

2.25

Ce fut là le début d’une suite tragique,

Qui laissa, sur le clan, sa marque indélébile.

Mais nous verrons, pourtant, qu’une grâce magique

Remet debout le corps que l’on croyait débile.

2.26

Depuis cette nuit là rien ne fut plus pareil:

Chacun dans la journée repensait au démon.

Il n’est nul repos pour l’âme qui s’effraye,

L’eau claire de leur vie se chargea de limon.

2.27

L’été approfondi, les âmes accoutumées,

Hélas, à la frayeur s’aperçurent enfin

Qu’un bien mauvais augure venait de s’exhumer:

Le fil du ruisseau devenait par trop fin.

2.28

Maintenant pour y boire il fallait se pencher

Et pour aspirer l’eau, toucher du bout des lèvres

Le sable de son lit. Difficile d’étancher

La soif s’installant…L’été avait la fièvre !

2.29

Ainsi, après plusieurs semaines de questions,

Alors que, depuis peu, le ruisseau se mourait,

Que s’asséchaient les pins, par lente combustion,

Le ciel s’assombrit au dessus des forêts.

2.30

Un orage venait, avec lui l’espérance:

La pluie devait tomber et son eau redonner

La vie à la forêt et sa belle apparence,

Tandis que la frayeur serait abandonnée.

2.31

Tout ce jour s’assembla le gros des troupes sombres.

Un éclair silencieux tranchait, de temps à autres,

L’impavide armada, sans que jamais ne sombre

Un seul de ses vaisseaux, galion ou humble cotre.

2.32

Pourtant, le soir venu, un grand vent se leva.

L’éclair se déchaîna et le tonnerre gronda !

Lorsque la nuit survint, sur la terre déva,

Sur la sylve mata s’embrasa l’armada !

2.33

Hélas tous les débris tombèrent sur la terre

Et en oubliant l’eau n’amenèrent que flammes.

Les pins étaient si secs que s’embrasa l’éther.

Les pignes en feux volèrent comme autant d’oriflammes.

A suivre…